Démocrite s’en ira.

Two Lovers

James Gray, 2008

 

 

twoloversA l’image de certaines églises baroque où les colonnes, façades et voutes semblent lutter avec des obstacles imaginaires et des barrières invisibles mais puissantes Two Lovers est un objet unique voué en quelques sortes aux flux chaotiques des atomes en chute.

Dans cette histoire d’amour plus banal encore que celle de We Own The Night s’élabore la proposition unique de Gray ayant trait au cinéma. En constant débordement sur lui-même à l’image de son personnage à la folie sourde et fluctuante le film offre la vision la plus éclatante d’une psyché avant son renoncement. Ni gratifiant ni déçu de son suicide avorté, Léonard peine à trouver une raison pour remercier son bon samaritain. Enclin à la résignation tout autant qu’à l’aventure fulgurante, la figure interprété royalement par Joaquin Phoenix atteint l’en deçà de son personnage dans La Nuit Nous Appartient.
Si Bobby luttait pour échapper à une voie déterminée, Léonard est un maillon antique, existant dans une parenthèse trouble qui n’a pas encore idée que le destin familiale est un obstacle au désir. C’est ainsi que l’histoire d’amour qui structure le film se justifie, non pas comme énième variante d’un naturalisme du déterminisme, mais comme simple affect auquel il faut répondre. La conscience du piège dans lequel on vient de poser le pied – et avec lequel se débat Bobby – n’intervient que dans le dernier plan, glacial et définitif du film.

Avant il y a deux femmes, la sage classique et l’inadéquate vivifiante. Le choix de la préférence est plus sujet d’identité que de projet. A désir égale – Léonard couche avec les deux – la similitude l’emporte. Celle qui comprend n’a pas le charme de celle qui fuit, surtout aux yeux de Léonard, personnage toujours proche de la fuite absolue, le suicide. Il n’est pas encore question d’échapper au courant dirigiste du fleuve. L’existence de ce courant là est découverte de l’avant dernière scène : vision d’un Démocrite contemplant son échec, avènement d’une funeste prescience. Si Léonard en ressort plus serein ce n’est certainement que pour tomber dans le genre de fuite qu’est celle de son enfant/frère de We Own The Night. Le passage d’un univers de possible vers l’unité du destin, du chaos de la pluie vers la force du fleuve, d’une psyché libre parce qu’instable vers la gravité d’une psyché qui tente de l’être, libre.     

twolovers2                                                                                                                                                                          Ce recul dans l’ordre logique qui fait de Two lovers une sorte de préquelle au film précédent est une épreuve de force, réussite haut la main. Les mouvements fluides et les battements de cœurs crescendo de We Own The Night font place aux saccades et aux ruptures. Saccades des personnalités, rupture des comportements. Le films est plein d’évènements sur lesquels on ne revient pas : la première scène par exemple mais aussi l’aspect dirigiste de la rencontre entre Léonard et Sandra ou encore la situation sentimentales de Michelle. Rien n’est une gêne au déroulement. Ou tout en est une. Les ruptures, qu’elles soient des cicatrices sur le bars ou les échappées diverses de Michelle (quand elle quitte la piste de danse, quand elle quitte son amants, quand elle pleure face à la déclaration amoureuse de Léonard) n’enfreignent rien non plus. Léonard est photographe, c’est un art de rupture et de saccade face à la continuité du réel.

La scène d’amour sur le toit est époustouflante. L’une oscille autant entre renoncement et sympathie que l’autre entre colère et avilissement. Et l’orgasme n’est signe de rien, aussi incertain qu’étrange dans son apparition. Un sein montré depuis une fenêtre n’est qu’un atome supplémentaire dans ce film construit comme l’apparition d’évènements fortuits sans certitude qu’ils formeront un quelque chose.

Ainsi chaque plan est-il un débordement vers un ensuite possible et une rétractation sur lui-même, jouant sur l’évasion et l’extinction, toutes deux probables à tout instant.  A l’image de la chambre de notre protagoniste, ouverte sur l’extérieur, extérieur lui-même fermé sur quatre murs.

Le chaos à l’origine de ce qui apparaît ensuite comme une puissance inébranlable dans son flux – l’origine du cinéma de Gray – voilà ce qu’est Two Lovers. Un film énorme aussi.

 

Critique de We Own The Night.

~ par retoursur le novembre 27, 2008.

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