Wall-E remplace Mickey.
Si on accable de louange chaque nouvelle production de Pixar c’est que le studio qui a fait ses débuts en animant une simple lampe de bureau rejoue à lui seule l’histoire du cinéma. Et le pourquoi de la place incomparable de cet art dans la modernité.
Dès Luxo Jr. on comprend que Pixar est moins un style ou un type de film qu’une attitude réitérée : s’émerveiller de peu de chose. D’une lampe donc, d’un rat, d’une voiture, d’un jouet. Cette façon de considérer l’objet et de lui adjoindre le mouvement rappelle l’émerveillement naïf des premiers films de l’Histoire. La mise en mouvement et son empreinte éternelle sur la pellicule était une fin en soi. Les courts de Pixar – surtout – sont emplis de cette joie simple de l’animation.
C’est sans doute ce qui permet si bien de différencier les productions du studio de toutes les autres. Là où certains alignent jusqu’à épuisement les références hypertextuelles où les situations les plus forcées dans l’espoir de créer du nouveau, Pixar confiant en son medium table sur la joie simple de l’animation. En 1959, voir une forêt prendre vie sous la pulsion d’une faune reproduite suffisait amplement à remplir la bonne moitié de La Belle au bois dormant et à créer un chef d’œuvre. Pixar est cette réinterprétation moderne du mythe animé où la faune fait place – dans un premier – temps au manufacturé contemporain.
Des portes mouvementées de Monsters, Inc. aux courses de Cars en passant par l’élasticité d’un fil électriques dans For The Birds, chaque production contient ses scènes strictement ludiques, étirées sans autre but que de louer la magie de l’animation.
Si on a oublié – un peu – dans l’empressement moderniste l’hypnotisant effet du mouvement, il n’en demeure pas moins que les meilleurs moments par exemple d’Iron Man tiennent en ces voltiges dans le ciel où la gravité est mise à mal, où le mouvement est aussi libéré qu’empli de tensions. Et malgré ses batailles qui se veulent dantesques, rien n’est plus jouissif dans Transformer que le mouvement hyper complexe et semi organique – paradoxalement – des robots/véhicules en transformation.
La place important du manufacturé dans l’œuvre du studio est à prendre en ce sens. Qu’importe l’objet pourvu qu’il soit atteint de la folie du mouvement. Sur ce point on ne sera jamais aussi explicite que Ratatouille où un rat anime un homme. Absurde mais iconoclaste. Ce qui attire tant chez Pixar est la place donnée à cette caractéristique fondamentale du cinéma. On pense aux cascades extraordinaires des Indestructibles, aux ballets marins de Nemo, ou encore au drôle de jeu impossible auquel s’adonne le vieillard dans le beau Geri’s Game. C’est ainsi que Wall-E atteint le cinéma le plus pur avec un extincteur. Un simple extincteur tout à coup vecteur de poésie, d’amour, de jeu.
Et pourquoi Wall-E remplacerai Mickey ?
Parce que dans le nouveau film d’Andrew Stanton s’opère la redécouverte de la puissance figurative du cinéma muet. Presque entièrement muet dans sa première heure, c’est l’humain qui vient agacer le film. L’humain agace non pas tant du fait de ce qu’il est devenu (une larve quasi invertébrée) que du fait de son langage. Aux touchantes expressions minimalistes des robots se confronte la diarrhée verbale insensée des hommes. Et l’homme qui redevient sage est celui qui apprend à se taire. Pour regarder. Pour regarder entre autre Wall-E virevolter avec son extincteur…
Après les expériences animées et la joie simple de leur résultat Pixar atteint avec Wall-E l’expression cinématographique pure qu’on retrouve dans le 2001 de Kubrick – et ailleurs, notamment dans les premières aventures de la célèbre souris.
Que Wall-E soit un robot avec pour mission de recycler et compacter tout le manufacturé qui avait le privilège des autres films Pixar est un signe de cette évolution.
Car outre la scène hommage et hilarante sur fond de Zarathoustra de Strauss, le nouveau venu est une véritable recréation du 2001 - où il s’agissait, pour rappel, de regarder flotter un stylo/un homme/une hôtesse/un vaisseau pendant plusieurs minutes.
Ainsi on joue de l’espace dans cette somme de plans paysagés que constitue la première partie du film. Aplat ou assemblage, obstacle ou moyen, déchet ou ludique, le paysage et l’espace sont protéiformes. On joue aussi de la liberté d’apesanteur une fois notre héro emporté dans l’espace. On joue de la juxtaposition et de la rencontre des mouvements dans les courses poursuites et leurs dommages à l’intérieur du vaisseau. Et on joue beaucoup de la réinterprétation de l’espace : Eve mettant à terre des chalutiers comme on pousse du doigt des dominos. Parce que c’est qu’ils sont devenus à l’échelle d’un univers vide : de simples dominos.
Bien que peu bavards, le véritable aspect muet de Wall-E et de 2001 tient dans leur façon d’envisager l’information. Le langage ontologisé (qui vaut pour lui-même) est omis. Le monolithe est un téléviseur éternellement vide qui communique via un grésillement et révèle en creux le bavardage inutile de l’ennemi (HAL). In fine c’est d’ailleurs l’image qui transmettra l’information capitale. C’est son l’image juxtaposée dans l’espace et le temps qui transcende Bowman. C’est via l’image que Eve comprend enfin les attentes de Wall-E (qu’ils se tiennent la main). Ce sont les images enregistrées des coutumes terrestres qui finissent de convaincre vraiment le commandant de rentrer sur Terre.
Le discours fixe. Il fixe les humains de Wall-E dans leur forteresse tautologique.
Le cinéma est ainsi moins un discours que la riche présentation d’entités irréductibles et mouvantes.
Plus angoissant et plus posé que les standards du studio, on pardonne à Wall-E ses égarements les moins aboutis comme on pardonne aux autres films Pixar des histoires parfois plus naïves et prosaïques qu’on veut bien le dire. Pixar n’aura jamais la gravité des premiers Disney (Dumbo, Pinocchio, Bambi, La Belle au bois dormant) ou des Miyazaki.
Plus enfantins les Pixar ? Moins graves seulement. Mais au fond peu importe. Il y là une caractéristiques partagées des plus grandes œuvres cinématographiques : leur amour pour un medium toujours en suspend d’être expédiée via un mouvement dans les plus belles danses qui soient, celles des corps instables dans l’espace infinie.
Le slogan hérité de Toy Story est on ne peu plus jubilatoires et juste. On ne l’aurait pas retenu sinon.
Au sein de ce parcours, Wall-E promet une belle continuation dans la redécouverte de l’histoire du cinéma. On sera les derniers étonnés que Pixar dans un futur plus ou moins proche nous refasse le coup des déconstructions godariennes.
On a hâte à vrai dire.


Laisser un commentaire