Nos femmes, nos familles.

We Own The Night

James Gray, 2008,

 

 

We Own The Night s’introduit dans le genre ultra fréquenté des polars de famille.
Bobby – Joaquin Phoenix, brillant – est gérant d’une boite de nuit depuis laquelle opère un baron de la drogue. Gênant pour la tradition familiale : père et frère et oncles sont flics.
Il vaut mieux avoir quelque chose à dire. Quand on se lance sur ce genre de film la grâce -aujourd’hui perdu – d’un Scorcèse plane comme une ombre terrible. La famille, c’est étouffant à bien des égards. D’un point de vue cinématographique déjà.
La grâce de Gray intervient alors : de la famille il sera surtout question d’en faire le deuil au travers d’un requiem long de deux heures.
L’ouverture est bluffante et limpide. Bobby et Amada se chauffent en préparation d’une scène jambe-en-l’aire d’anthologie. Qui n’aura pas lieux. Malgré les ralentis lancinants, malgré la rythmique de Blondie et les regards aguichants. Malgré un bout de poitrine qui ne se fait pas prier d’apparaître. C’est cadeau mais c’est suspect. Happé autant que possible, il faudra pourtant remettre
à plus tard.
Le
à plus tard est important, c’est la fausse figure vraiment répétitive du film, son leitmotiv d’apparence qui voudrait nous présenter un film de vengeance, un film cathartique. Remettre à plus tard l’affection, à plus tard la rencontre, à plus tard les retrouvailles – jusqu’au-delà de la mort, à plus tard la libération, et même à plus tard sa propre voie. Et surtout à plus tard la jouissance.
Mais la catharsis dans
We Own the Night est plutôt satyrique : Bobby tue son pseudo némésis de loin, dans le brouillard et la confusion, presque par hasard, ne s’entend donner en guise de dernière riposte que le murmure absurde et hors propos de son propre nom, et en guise d’explication qu’un modeste et ironique “Si j’avais su que c’était ta famille…” prononcé sur le ton d’une sincérité des plus déconcertantes. Bref, difficile de croire que le film adhère à ce propos là. Venger sa famille. Hum, quelle blague.
Le visage fantasmé de l’amour dans une foule, une frère diminué et déserteur. Voilà sur quoi se conclue l’ode à la famille.

Qui vient donc dés le commencement interrompre notre scène de cul si prometteuse ? La famille justement. La remise en question du thème qu’on présupposait central ne s’opérerait pas si bien si Gray ne filmait pas avec tant d’adhérence ce prologue au plaisir. Rien n’invite dans la mise en scène à rabaisser le plaisir auquel on se prépare, à le subordonner à la politesse familiale. Le drame premier de Bobby n’est pas de se tromper de famille mais d’en préférer une à la jouissance.
Que la famille se révèle comme
ce qui pose problème n’est plus une surprise. C’est parce que Bobby appartient à une famille de flic que le dilemme de la coopération ou non se pose à lui et chamboule ses choix, c’est parce que sa famille adoptive cache de lourds secrets que sa vie bascule, c’est parce que les liens du sang obligent à une lourde nécessité qu’il faudra renier ses choix, ces mêmes liens imposant une hiérarchie des priorités, il faudra laisser de coté le plaisir en perdant sa petite amie. Il est intéressant à ce sujet que Bobby parle toujours d’Amada sous l’appellation girlfriend et prononce rarement son prénom pour la designer. Comme si justement elle ne cadrait pas avec les cercles familiaux et ne méritait pas encore un statut autre que sa fonction, fonction relative à un seul individu de la famille. Amada n’existe que comme girlfriend d’un membre de la famille. C’est à raison qu’il la perd.

On peut évidemment parler des résistances au développement personnel que constitue la famille tout en faisant un film sur la famille. Le Parrain de Coppola, par exemple, s’y essaie. Mais Le Parrain n’oublie pas non plus de montrer une certaine positivité résultante de ces barrières, aussi dramatique soit le prix à payer pour cette positivité. Il n’est pas certains que We Own The Night de son côté en propose une quelconque. Les derniers plans du film doivent êtres comparés à ceux d’Eastern Promises. Même ambigüité, même guet-apens, même drame. Les yeux cernés de Bobby, son désir de trouver le visage d’Amada dans le foule, sa mine déconfite et le “Je t’aime” rendu à un frère qui s’écarte de l’engagement que lui vient de prendre sont pour le moins bouleversants. 

We Own The Night est l’histoire d’une démarche flouée, surjouée. Cette démarche forcée de caïd qu’adopte Bobby. Le contre point à la fragilité de Robert Duvall ou à l’effacement progressif de Walhlberg. Eux mesure le sacrifice. Forcée et flouée parce que Bobby dirige un enterrement sans le savoir mais cet enterrement pèse sur lui bien avant que ne soit prononcé l’amen final qui clôture le film. Deuil d’une jouissance, d’une partie de cul enterré sous l’engagement constitutionnel. Au rythme lancinant de la musique est substitué celui artériel, horrifiant, de l’organisme effrayé et surpris, dans deux scènes centrales et magnifiques : l’infiltration et la poursuite en voiture. Au murmure charnel est substitué la messe d’un enterrement et le discours bien pauvre d’un nouvel engagement.
La nuit nous appartient. Quel titre lugubre quand on y pense.
L’incapacité à tenir droit dans ses bottes, à ne faire que
goûter à ce plaisir est sans doute le vrai leitmotiv du film. Tout est affaire de confusion face aux impressionnants canons de la famille et de la morale, un bruit sourd dans l’oreille qui empêche la musique de fonctionner, la volupté d’agir et met en péril la vie : Bobby est presque abattue par les siens à cause de ce bourdonnement-là. Que la famille soit une cause suffisante pour se défenestrer, voilà qui paraît être un discours suffisamment néo-classique pour coller le fond à la forme. Et décoller le film de la fosse dans laquelle il a décidé de naitre.

 

~ par retoursur le juillet 27, 2008.

Une réponse to “Nos femmes, nos familles.”

  1. [...] Critique de We Own The Night. [...]

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