McCarthy, Hillcoat, Mortensen.
The Road
John Hillcoat, réalisateur du sec The Proposition, s’attèle à l’adaptation du roman La Route (The Road) de Cormac McCarthy.
L’écriture de McCarthy est à l’origine du grand No Country For Old Men qui fait briller les Cohen cette année.
Viggo Mortensen tiendra le rôle principal. Notre confiance lui est toute acquise à la vue de son extraordinaire prestation physique dans Eastern Promises pour interpréter l’un des fantômes de cette épopée organique. Le reste du casting n’est pas moins prestigieux même si les temps d’apparition de Charlize Theron, Guy Pearse et Robert Duvall (d’après IMDb rien n’est encore officiel pour ce dernier) devraient être anecdotiques si on se réfère au roman.
Hillcoat étant un réalisateur rude, sa présence rassure pour extraire du livre un matériau cinématographique et donner une réelle substance au monde en décomposition de The Road : l’impacte visuelle des paysages australiens dans la mise en scène de The Proposition n’est pas étrangère au style de McCarthy.
Quelques mots sur La Route.
Car de territoire il est encore question dans The Road. McCarthy ayant pour habitude de substantifier ses décors plus que ses personnages, le déploiement des paysages et des espaces influant sur les pathologies des êtres qui les traversent, le territoire s’octroi la place de véritable figure centrale.
Morte et en voie d’extinction, The Road s’occupe d’une terre devenue inutilisable où les arbres tombent en lieu et place des feuilles qu’ils ne produisent plus. Dieu s’est retiré au son du tonnerre. Ou quelque chose comme ça.
Suivant le pèlerinage vers la mer d’un homme et son jeune enfant au sein d’un monde tout juste dépossédé de son élan vital, McCarthy écrit une fable mythologique sur le pour quoi de la marche vers l’existence, sur la ligne conceptuelle ténue entre vie et sur-vie. Quelle conduite adopter lorsque le monde vient de s’achever en oubliant de donner une fin aux hommes ? Quel genre d’héritage à léguer lorsque l’Héritage des héritages – un environnement prompt à soutenir la vie – n’est plus à l’ordre du jour ?
McCarthy convoque Prométhée comme Hemingway dans Le Vieil Homme et la Mer convoquait une rhétorique biblique. Les deux romans sont d’ailleurs proches : dans l’un comme dans l’autre il est question d’attitude face à la mort ou face à la défaite, question de l’organisme et de ses mécanismes les plus originels, question du corps et de son incroyable parallélisme à l’esprit.
Les deux œuvres déploient leur discours de façon télescopique : la fable éthique est le résultat d’un schéma simple, celui de la survie corporelle, avant d’être un positionnement intellectuelle.
Du style de vie de l’organisme nait un style d’homme, une certaine quiddité.
Ceux qui vivent en vase clos s’auto-épuisant eux-mêmes (les anthropophages du livre) épuisent en proportion leur oussia d’homme. Au contraire la résistance au réel, au fait donné, produit une définition différente. C’est d’ailleurs la tolérance à l’effort et l’extraordinaire patience de Santiago le pécheur, symbolisées par les 84 jours d’attente sereine sans aucune prise, qui est à la fois la condition nécessaire à sa victoire sur l’espadon et l’affirmation d’une foi absolue en la bonté du monde, à sa totale positivité.
Ne pas se laisser mourir, ni en tant qu’organisme ni en tant qu’humain, c’est ne pas reprendre à la vie les qualités qu’on lui accordait lorsqu’elle était encore prolifique. In fine toute vie est une marche vers la mort où la perte de l’élan vital du monde apparaît comme une proposition aléatoire et secondaire.
The Road est autant anti-anarchiste que Le Vieil Homme symbolise l’erreur du renoncement. L’absence ou la perte de l’instance (la loi, la civilisation chez McCarthy, le fait que la culture n’attend plus rien venant d’un vieil homme chez Hemingway) ne corrobore pas la perte des responsabilités. Vivre est un travail à achever du même zèle que celui avec lequel il fut commencé.
Le mal dans le roman de McCarthy ne se réduit pas l’activité inhumaine du cannibalisme, c’est aussi le sens porté par le suicide d’une femme qui refuse de poursuivre. Et la marche vers la mer est moins la relation de l’homme à l’utopie nécessaire que la relation à son oussia.
Prométhée ne se satisfait pas de son autarcie divine, parce que le divin n’est tel que lorsqu’il donne quelque chose au monde d’en bas. Ainsi la fin de The Road n’est pas une simple pirouette narrative pour atténuer la noirceur de l’ouvrage, c’est la confirmation que l’effort vers (vers l’humain, vers la civilisation) est autant créateur de sens positif que le seul mérite louable.
L’homme rencontre toujours l’homme. Dieu ou non qui regarde.


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