Tremblez.
The Happning
M. Night Shyamalan, 2008
Le malentendu sur la traduction française du film (maudit pluriel) doit se résoudre dans l’introduction du dernier Neil Marshall, Doomsday : un virus se passe, cela arrive, point, dit en substance la voix off. La force aveugle et primitive à l’œuvre dans The Happening ne se comprend pas bien à hauteur d’homme. Les hommes préfèrent, tel le passage télévisé de l’avant dernière scène, les conspirations gouvernementales. Officieusement moins opaques que la nature. Celle qui fait son grand pied de nez aux adeptes du complot dans le final du film.
On sait par expérience que les fins de Shyamalan sont des pépites d’orfèvrerie parfaitement amenées, exécutés avec méthode et un peu forcées aussi, lourdingues, comme les grandes parures.
Du retournement narratif de Sixième Sens au final flatteur de Lady In The Water en passant par le twist épistémologique d’Incassable, Shyamalan surprend surtout par une sémiotique moins flemmarde qu’un visionnage laxiste peut le laisser croire. La fin de The Happening balise donc un terrain nouveau sur lequel il faut s’attarder pour comprendre cette itération-là de son cinéma.
Alors qu’une interview télévisée voit s’affronter un spécialiste partisan du happening et un présentateur plus à l’aise à prôner la conspiration américaine ayant tragiquement tournée, des hommes et femmes de l’autre côté de l’atlantique, à Paris, sont victimes de l’immobilisme fulgurant dont nous connaissons la triste signification. On renoue avec l’acte politique simple du Village : tous des cons jusqu’au-boutistes.
Cet épilogue européen façon grosse claque dans vos gueules ne tranche pas avec la haine primale qui parcours tout le film de façon assez jouissive.
Reposant autant sur les bases d’un bon navet (une seule idée supporte le film) que sur une mise en scène épatantes, The Happening est un grand défouloir où la métaphore devient désuète, la fable acide, où l’achèvement perd toute teneur éthique ou poétique. Ainsi du bruit exténuant des corps qui tombent des immeubles ou de la chaine humaine absurde qui voit un pistolet passer de mains en mains avec autant de cadavre à la clé. Et de la vengeance poussive et stupide d’une vieille hippie jusqu’aux plans démesurément gores et voyeuristes qui parcours le film, rien n’exprime le repos, ni l’ordre ni la réflexion aérienne. Frapper aussi fort que, selon Shy, l’homme frappe le monde. Voilà une direction étonnante pour un réalisateur dont on pointe souvent du doigt la pédagogie.
Plus représentative que toutes, la scène coupe souffle de la voiture et le platane. Le spectateur encore apitoyé par une séparation larmoyante voit le bon père de famille crever sans détour à cause d’un trou tête d’aiguille. Rarement une mise en scène aura été aussi difficile depuis peut-être l’exercice formel de Noe dans Irréversible.
Aussi gracieusement que la nature sauva les hommes dans Signes elle rectifie ici son erreur.
Le happening est aussi sourd aux hommes qu’aux spectateurs.
Là réside toute l’idée cinématographique de l’œuvre qui donne lieu à une belle poésie macabre itérée à plus soif. Petit guide pratique du suicide, c’est seulement dans la volonté de donner corps au phénomène que l’exploit de The Happening se réduit. Le vent est encore une chose trop corporelle, trop illustrative, pour permettre au symbole de se libérer de toute constatation humaine. Dommage. D’autant que l’idée que la nature se venge en rendant suicidaire les hommes est une grande idée. Nietzschéenne et lovecraftienne.
La possibilité d’un monde qui ne soit pas aux formes des hommes (exemple ce monde où la nature nous anéanti immédiatement) est une idée morbide au sens stricte qui de toute façon conduit à la folie, que les plantes ou non aient affaire dans l’histoire. Dans The Happening la vérité prend place et pose aux hommes le problème de l’assimilation : cette difficulté à concevoir vraiment des forces extrahumaines. Cf. l’avant scène finale, une fois encore.
La dernière bonne idée de Shyamalan est de ne pas renoncer à la psychose de couple en action dans tous ses films depuis Sixième Sens. Son portrait de couple, Walhlbergh fumiste et niais d’un coté Zooey Deschannel parfaite en égoïste minaude de l’autre, est ici encore plus perfide qu’avant. Cela en devient presque une faculté que de pouvoir conjuguer la poésie sentimentale la plus légère avec la gravité tragique d’une mise en scène. Les corps tombent ici, se meurtrissent là, s’esclaffent ailleurs mais il y a cette petite bulle d’amour quelque part qui se préserve, ou mieux, qui se construit malgré des catastrophes touchants l’humanité entière. Cette soif de poésie qui donne les meilleurs moments d’Incassable et de Signes est certainement ce qui permet à Shy de ne pas renoncer à la monstration froide de la mort. La voiture qui marque un temps d’arrêt avant de se propulser, tout passagers dedans, droit dans un arbre ne manque pas d’une certaine subtilité in fine. Comme la découverte glaçante des corps pendus deux minutes plus tôt.
La foi en laquelle il ne faut cacher aucun sentiment de la vie, du plus nihiliste au plus niais, comme la haine qu’on éprouve pour un état de fait, permet à The Happening de ne pas croupir dans la série b et de s’extraire au rang des meilleurs exercices principiels de la décennie. Ici chaque élément n’est réuni qu’en l’occasion d’une monstration horrifique et brutale. A la manière de cette jolie croisée des chemins prétexte à dix minutes de massacre en campagne.
Ceux qui aux ensembles préfèrent les réseaux risquent de ne pas apprécier.
Car avant tout The Happening, comme le Village, est la grande condamnation de ces derniers.
Il est trop tard.

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