Death Proof
Quentin Tarantino, 2007

Il est fort probable que le dernier Tarantino en date soit surtout un fabuleux navet. L’opinion s’est élevée plusieurs fois et on est pas loin d’être d’accord. Mais en quoi au juste Death Proof est il le plus beau des navets ?
Il faut parler de cette structure en deux temps et de la confusion morale qui en résulte.
La vengeance pour laquelle le spectateur frémi n’en étant pas vraiment une. Notons que les deux groupes de filles n’ont pas d’histoire en commun. La violence avec laquelle l’assassin est puni en devient ainsi presque superflue, tel le plaisir évident des filles à le sanctionner. Et ce d’autant plus que passée la frayeur de l’agression, les filles cascadeuses ne font pas l’économie d’une puissante force de destruction, au-delà du seul instinct de survie.
Un dilemme entre deux intensités en fait.
La première, qui veut que nous soyons la mémoire des actions de Mike, tend vers une juste vengeance à la proportion de ses actes. Il doit être puni brutalement, sans compassion. La seconde est moins catégorique. D’abord les filles menées par Rosario Dawson ne sont pas innocentes ; elles aussi mettent en danger la vie pour le fun, pour l’excitation. Un trajet de la jouissance comparable à celui de Mike Le Cascadeur. Ces filles là sont aussi moins en détresse que le premier groupe : toutes cascadeuses, sachant visiblement trop bien se défendre. La figure de la jeune fille éplorée et sans défense ne tient plus lieu d’argument dans le jugement qui est à rendre. Cette intensité là, si elle est prise en soi, en dehors de celle en cours dans la première partie du film, ne demande plus comme réponse une vengeance aussi brutale.
Les cascadeuses ne vengent rien, elle gagne au jeu. Et c’est à peine si on leur force la main pour y participer.
La vengeance, unique caution morale de la violence faite à Mike, n’est légitime que via la mémoire du spectateur. Death Proof est presque un film sur le témoignage, qui ne sait pas la première partie du film ne peut cautionner la mort de Russel – moralement s’entend.
Cette ambivalence, la métaphore sexuelle dont on a tant parlé ailleurs, et la scène « multi diffusion » de l’accident qui est un vrai fantasme pour tout fan de Cronenberg, font de ce Tarantino là un film largement appréciable en soi.

Mais cette scission dans la narration ne peut masquer l’hyper linéarité des dialogues, dont la mise en scène remplie les trois quarts du long-métrage. Jamais un film de Tarantino s’est autant éloigné de la repartie duelliste et n’a laissé place à autant de monologues.
On raconte des histoires désormais.
Dans Pulp Fiction et Jackie Brown les histoires sont fatales (celles de Jules et de Marsellus). Elles sont ce qui échappe à l’ordre du dialogue comme joute verbale, sont ce qui entraîne l’action. Death Proof rompt. Les histoires sont celles interminables et opaques de fillettes, fantasmées ou répétées jusqu’à devenir fable.
Death Proof est un film bavard, dans lequel le verbe ne tranche plus, n’impose plus le caractère de celui qui l’utilise mais impose un rythme, plus large, plus enveloppant qu’avant. Tarantino lui-même n’a plus besoin de s’écrire un personnage d’excité du verbe pour paraître comme tel dans le film : les filles imposent ce rythme-là à Tarantino-le-barman.
Le rythme comme la vengeance se donne/fait désormais par procuration. Le dire se fait communion, il faut phraser sur une même diction (en ce sens les actrices font des miracles, leurs paroles s’entendent comme une musique plus importante que le sens véhiculé_ nous y reviendrons très vite), il faut longtemps dialoguer avant la prise de risque (le dialogue sur la route) non pas tant pour se mettre d’accord que pour se mettre en accord.
Mike au contraire est celui qui ne partage pas ce rythme, cette communion. Sa culpabilité dans la
seconde partie est celle de ne pas vouloir jouer la même note. Il veut sa communion à lui seul, son risque à lui, et prend peur finalement devant la difficulté à l’imposer. Son meurtre, perpétué en groupe, est le meurtre d’une communauté de rythme sur un rythme solo.
L’opacité des dialogues impose outre un rythme une abstraction. La majeure partie des dialogues relevant d’une culture si singulière et si personnelle qu’ils deviennent vite incompréhensibles. C’est la façon dont Tarantino induit au film son hommage à la série B/Z.
Parlant dans le vide le film devient un assemblage de figures évidentes ; évidentes parce que plus rien, dès lors que les dialogues perdent le sens, ne peut masquer ses figures, leur donner un contexte ou une texture de façade.
Death proof est un hommage à l’amitié, au rassemblement communautaire selon de nouvelles lois non plus sociales mais libres, à la culture si singulière qu’elle en devient opaque pour tout autre hors du groupe. Hommage aux lieux, à la prise de risque, au danger vivifiant, à la mode écartée de son aspect normatif, aux échappés sans but, à Kurt Russel figure à lui seul, à la victoire de l’idéologie non plus de masse mais particulière, au fétichisme, au sexe mais surtout à la frustration qui lui donne son sens le plus mordant et précieux. Bref, à toutes les figures qu’aligne communément le cinéma-bis, mais sans le masque qui ailleurs font de ces figures des éléments narratifs, des principes d’action. Qu’on pense à la pom-pom-girl : figure réjouissante mais costume inexplicable. Ici, seul le plaisir compte de les voir se développer, s’émanciper de l’histoire, se ritualiser sans but. Les figures jouissent d’exister pour elles-mêmes.
Quel hommage plus juste est-il possible de donner ? Être un navet en ce sens ne peut que participer de la réussite du film dans un genre ou les meilleures œuvres flirtent régulièrement avec l’échec du bon goût, rarement avec les canons du film d’auteur. Meilleur navet et meilleur film sur l’histoire de ce genre.
Genre auquel n’a rien compris l’acolyte Rodriguez, qui n’aligne pas moins de ces figures dans Planet Terror mais s’en trouve rapidement embarrassé. Planet Terror est un mauvais film, digne de la filmographie de l’auteur, certainement pas un navet.
Nuance.
Publié dans Critique Cinéma
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