I Am Legend
Francis Lawrence, 2007
Soyons honnêtes, nous n’avons pas vu quantité de films en décembre et le fait d’avoir déjà consacré une chronique au We Own The Night de James Gray nous a convaincu de ne pas faire doublon malgré au moins 3 scènes d’une perfection formelle effarante qui auraient amplement méritées de postuler à la place du film qui suit.
Faisons bref, I Am Legend, du transparent Francis Lawrence est donc notre gagnant du mois.
Outre une modestie presque hors norme dans le cinéma de studio contemporain, quelques scènes assez absurdes pour éveiller l’intérêt et le malaise, une fin qui a le mérite de jouer étymologiquement le jeu de l’adaptation, ainsi qu’une pléthore de panoramiques post-apocalyptiques tout à fait subjuguant, le film offre aussi cette courte séquence parfaite en son genre. Parfaite au sens hitchcockien, qui veut que chaque plan doit donner une information et faire l’économie d’un dialogue.



La scène est tirée du premier tiers du film, Robert Neville – qu’on sait grand amateur de viande – chasse le bétail gambadant dans un New York désaffecté sujet à une végétation nouvelle. Presque exotique. Depuis la première scène le film se plait à donner des aires d’Afrique à New York : chasse un peu brutale à bord d’une voiture rappelant un safari, herbes hautes, Will Smith, faune proche visuellement d’une faune de savane, etc.
En ce sens la plongée qui ouvre la scène appelle déjà la surprise qui la termine (le lion). Mais pas seulement.
La scène donc est d’abord une plongée sur un Neville fusil au bras entrant – on le croit – dans une plaine ou un champ visiblement laissé aux mauvaises herbes. La caméra redescend vite dans le dos de Neville pour nous montrer l’horizon urbain auquel appartient ce champ. Tout le paradoxe de l’histoire est résumé dans ce changement de perspective : la dépopulation d’un espace urbain censé concentrer des millions de personnes, l’adaptation au sein de cet environnement des protocoles de survie alors même que la culture reléguée par cet environnement n’y pousse pas (on verra par la suite que Neville est un professionnel de l’adaptation, un peu abusivement d’ailleurs).
Le film filera ce paradoxe durant toute sa première partie, intelligemment. Ainsi, le monde d’un homme seul est un rêve popart en patchwork, où le mode d’alimentation est à la fois contemporain et préhistorique, le mode de déplacement sportif et guerrier, le loisir pragmatique et enfantin, la carrière professionnelle virile et intellectuelle, les cobayes monstrueux et humains, la ville occidentale et exotique, les mannequins amis imaginaires et pièges menaçants, le destin vain et prophétique_ jusque dans la figure du chien, outil de survie et compagnon humanisé.




Vient ensuite un enchaînement de travellings et de camera portée à l’épaule où Neville s’approche, dans une hâte qui se veut malgré tout furtive, de sa proie. La volonté de discrétion est au cœur de la vie de Neville : autre paradoxe au sein d’un monde où Neville vit seul – littéralement. C’est que le danger guète : celui de voir sa solitude brisée indésirablement. Un lion surgit, danger fantastique qui s’accapare le monde de Neville et sa source de nourriture. L’apparition à venir des vampires est préfigurée. Eux aussi, danger fantastique qui menace le quotidien sans néanmoins préserver de la solitude, au contraire.
Le livre jouait mieux ce petit jeu. Le Neville de Matheson devait faire face chaque nuit à une invasion de vampire, tout à la fois rappelle de sa solitude et de sa singularité de nature mais aussi promesse d’une solitude moindre. Etrange ambivalence.
Chez Matheson, les vampires parlent à Neville et lui font même des petites blagues. La situation est plus cruelle. Mais le dilemme de Matheson trouve dans cette scène un équivalent : lorsque les autres lions arrivent, s’unissant en famille. Les vampires aussi auront cette apparence de communauté alors que Neville est seul, seul sur son bureau à attendre la réponse à un appel qui ne semble trouver aucun interlocuteur.
Enfin, la façon frontale dont Neville échappe à la scène sera réutilisé dans celle de l’entrepôt. Assez belle scène où le danger doit être regardé de face malgré la peur terrible de sa vision. Le coup d’œil sur la montre qui clôture l’action formule les obligations dont est esclave Neville. Paradoxe encore une fois puisque étant seul il ne devrait souffrir d’aucune.
Exprimée la qualité synthétique et esthétique de cette scène, l’échec du film de Lawrence en dehors de sa seconde partie mal gérée vient des monologues de son personnage_ fait incompréhensible et certainement mercantile alors que Lawrence donne la preuve qu’il est capable de cette économie et même d’une économie narrative passant par la bande son (le film est quasi dénué de musique). Mais passée une première partie réussie le film souffre donc ensuite d’une ouverture de son champ narratif trop subite qui peine dès lors à former un sens sans abattre le sens du principe d’origine.
Ne lisez plus si vous voulez garder la surprise.
La question de ce qu’il peut advenir d’un récit aussi limite se pose. Sans altérité – sinon une absolument mortelle – à opposer au personnage, peut-on faire vivre longtemps ce récit ? le film répond par l’absurde. À la question que faire d’un homme seul au monde, Lawrence répond (nous doutons en fait que Lawrence ait quoi que ce soit à faire dans cette histoire) : ne plus en faire un homme seul. Sic.
La belle idée de la première partie qui consistait à placer l’enjeu dramatique dans un cercle de contradiction où il fallait trouver un remède pour une humanité qui n’en n’avait plus les attributs est foudroyée par l’invention narrative la plus foireuse qui existe : celle du twist absolue, principiel.
Neville est le dernier homme sur terre, Neville rencontre d’autres hommes.
Le scénario nous fait l’honneur d’explications scientifique : en fait Neville savait depuis le début ne pas être le dernier survivant. Dommage que ses monologues déjà si fâcheux aient omis de nous l’apprendre. Plus rien ne surprend alors pas même la fin dénaturée du récit.


C’est alors que Matheson paraît génial avec son inversion du champ narratif. Une altérité apparaît (autre que celle du vampire, qui moins qu’une altérité praticable représente plus l’absolue de l’altérité auquel il est impossible de se confronter) mais elle n’est plus humaine.
Le titre prend son sens alors que Neville plonge dans la solitude la plus extrême : vivre avec d’autres mais avec plus rien de semblable. Je suis une légende, l’œuvre cinématographique, rate cette belle fin ; le déplacement étymologique qu’opère le film dans la signification du titre est symptomatique. De légendaire (dernier représentant d’une espèce disparue et à jamais mystérieuse – effrayante) il pense héroïque, faiseur d’exception (celui qui sauve l’humanité). La transformation de Neville, poivrot agressif et pulsionnel, en Neville star de l’armée et de la science amorçait d’entrée de jeu cette trahison sémiotique. N’est pas une légende qui veut.